Dimanche 19 février 7 19 /02 /Fév 00:37

 

Les carriers :

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La vie des carriers était particulièrement difficile, ces hommes travaillaient jusqu’à 14 heures par jour, six jours par semaine, d’un labeur particulièrement harassant et pour un salaire de misère. Pauvres parmi les pauvres, vivant en marge de la société, ces malheureux, souvent alcoolisés étaient, au bout de quelques années passées sur les chantiers, atteints par la silicose (4), causée ici par la poussière de grès accumulée durant des années dans leurs poumons lors de l’extraction de la roche. Leur espérance de vie dépassait rarement les 45 ans ; alors qu'elle se situait autour de 60 ans pour d'autres professions à la même époque.

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Il existait également une autre catégorie d'ouvriers, celle des saisonniers. Il s'agissait soit : de paysans de la région, qui travaillaient dans les carrières en période de saison morte à la ferme. Ces fermiers pouvaient quelquefois être les propriétaires des terrains exploités. Soit : des Cheminots ou vagabonds de passage, qui louaient leurs bras pour quelques semaines ou quelques mois dans les exploitations de la pierre de grès.

Sur leurs chantiers, les carriers devaient la plupart du temps fournir leur propre matériel pour la taille. Ces outils indispensables à l’exercice de leur profession, étaient leurs biens les plus précieux (5).

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Au cours des années 1920, devant la pénurie de main d'œuvre autochtone dans les zones encore autorisées pour l'extraction du grès, les entrepreneurs, pour compenser le manque de personnels, durent engager de nombreux travailleurs issus de l'immigration (6), et presque essentiellement des italiens fuyant le régime fasciste de leur pays.

 

Toujours à la pointe des révoltes ouvrières au cours des âges, notamment, peu après la révolution de 1830, les carriers ont été le fer de lance de l’insurrection de Fontainebleau, lors de la révolution de février 1848.

Le Puiselet 1avec carriers  NOISY - carrières avec carriers

 

 Les abris :

 

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Sur les lieux de leurs chantiers, les carriers se construisaient des cahutes en pierre ou en bois, dont il ne reste aujourd'hui aucune trace visible. Les abris en pierre, pouvaient avoir différentes formes, suivant la fonction que l’on voulait leur donner.

 

On peut constater trois types principaux de constructions sur les sites :

 

a) Les simples abris sous roches (ou auvents): Naturels ou taillés dans la pierre, ils étaient utilisés pour se protéger de la chaleur ou de la pluie, ranger les outils, et mettre la nourriture et les réserves d’eau au frais.

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1 : Simple abri sous roche 2 : simple abri avec marches d'accès 3 : Petit abri de rangement de matériel pouvant servir de garde-manger


b) Les petits abris de repos : Construits sous roche, ou bâtis en murs, voire sous tumulus (rares) ; Ils étaient généralement assez étroits et bas de plafonds, ils étaient particulièrement destinés à réchauffer les carriers pour le "casse-croûte" et les pauses en saisons froides. Ils pouvaient être ouverts sur un côté ou bien fermés par des portes. Ils étaient conçus pour abriter de deux à quatre personnes, qui se tenaient assises sur un banc en bois ou en pierre. Ils étaient presque tous équipés d’âtres (souvent minuscules) situées au niveau du sol, et quelquefois à hauteur des genoux ou des épaules des personnes assises. Certains possédaient des niches pour le rangement.

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  Abris de repos avec cheminées  

  

c) Les abris habitables (ou loges) : Lorsque la "veine d’exploitation" se trouvait trop éloignée du lieu de leur domicile, les carriers construisaient des édifices plus élaborés, qui permettaient une occupation permanente pour un séjour plus ou moins long. Ils possédaient une porte, voire des fenêtres ; et étaient équipés d’une cheminée, de niches pour le rangement, d’un ou plusieurs bas flancs en bois ou bien en pierre. Certains d'entre eux étaient remplis de sable ou d'humus maintenu sur les côtés par des pavés maçonnés ou des troncs d'arbres. Le sol, souvent constitué de sable pouvait -pour plus de confort- être  dallé, planché, paillassé ou recouvert d'humus, constitué d'un mélange de feuilles, d'épines de pins et de fougères.

 

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 1 à 5 : Abris habitables (ou Loges)


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1 et 2 : Bas flancs remplis de sable, maintenu par des poutres en bois  3 : Bas flanc rempli de sable, maintenu par des pavés maçonnés
    

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  1: Niche Desserte,   2: niche et âtre       3: Banc et table          4 : Cheminée maçonnée 

 

http://img.over-blog.com/150x200/3/12/64/65/Grottes-et-carriers-de-Fontainebleau/105.JPG1 106escalier bivouac de la sorcière3 http://img.over-blog.com/225x300/3/12/64/65/Grottes-et-carriers-de-Fontainebleau/P1060887.JPG4

1 : Âtre avec dessertes 2 : Cheminée, grande niche à droite et sol dallé 3 : Entrée en puits avec marches d'un abri sous roche avec haut de porte taillé en casquette (arrondi) et sol dallé 4 : L'entrée vue de l'extérieur

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1 : Ancienne poche de sable dans une roche de grés transformée en conduit de cheminée 2 : Cheminée extérieure en pierres sèches  3: Mur cimenté et fenêtres vitrées 4: Che minée (Cliché : Th. Szubert)

 

L'architecture :

Certains abris étaient partiellement ou intégralement assemblés en murs, et recouverts par des planches, de la toile goudronnée, du chaume, de paillasse de bruyère... Ou quelquefois, creusés dans la terre et recouverts par un tumulus, formé d’un mélange de sable, de caillasse et de terre, enrobant une ossature faite de pavés montés en dôme. Ce type d'abri possédait un étroit couloir d'accès extérieur, qui s'enfonçait jusqu'à l'entrée souterraine de la chambre. Ce passage était protégé de chaque côté, par un muret de soutènement. D'autres abris étaient constitués autour d’une avancée de roche ou creusés dans la roche elle même, qui faisait office de toit, et murés de pavés sur les faces ouvertes. ils pouvaient également être creusés dans le sable, sous une veine, avec souvent des marches d’escaliers pour pénétrer dans la chambre. Quelquefois, les pièces pouvaient être séparées en deux parties distinctes, par des murs faits de pavés montés et (peut-être ?) de cloisons en bois. Il faut noter que beaucoup d'abris avaient leurs ouvertures situées sur les versants des platières et des massifs rocheux le plus exposé au soleil. 

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1 : Accès d'un abri construit sous tumulus totalement effondré à l'intérieur   2 :  Sas d'entrée d'un autre abri de même type  3 : Détail de son plafond intérieur monté en coupole à l'aide de pierres et terminé par une large dalle plate faisant office de clef de voute (Cliché : Th. Szubert)


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1 à 4 : Abris enterrés  5 : Abri construit au niveau du sol

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Cabane construite en appui contre un rocher
On peut aussi voir, ça et là, des ruines de cabanes de forme carrée, rectangulaire ou arrondie, construites intégralement en murs ou en appui contre un rocher. Les murs, étaient faits de pavés empilés les uns sur les autres et non maçonnés. Ces petites constructions pouvaient être enterrées jusqu'à la hauteur de la toiture, aux trois quarts, à moitié ou édifiées au niveau du sol, sans aucune fondation. Les toitures devaient être faites de chaume, de tôle, de planches, de toile goudronnée, de paillasses de bruyère, voire de pavés montés en dômes ou en pignons. La plupart des abris construits au niveau du sol entièrement en murs ou en appui, de par leur fragilité, due au non maçonnage, n’existent plus qu’à l’état de vestiges plus ou moins visibles ; sauf pour quelques rares exemplaires, qui ont été remontés par des bénévoles.

Thierry Szubert, l'un des meilleurs spécialistes des carrières et des abris de carriers de la forêt de Fontainebleau, a découvert récemment les vestiges de grands abris de forme rectangulaire et de plusieurs mètres de longueur (jusqu'à quatre mètres). Ces abris étaient en partie creusés dans le sol et montés en pavés sans liants. Il les a baptisés "cantines", car selon lui, il semblerait que de part leurs diamètres importants et leurs situations, ils devaient être utilisés pour la prise de repas en commun de plusieurs ouvriers et pour des réunions de travail ou bien encore à l'occasion de grands évènements, comme la fête de Saint-Roch. Thierry Szubert a pu faire cette même constatation dans l'étude d'abris situés près d'anciennes carrières de grès de la vallée de l'Essonne. Ces abris sont aussi partiellement enterrés, mais montés en pavés en parties liés entre eux. J'ai fait la même constatation dans la Vallée de Chevreuse, pour de grands abris rectangulaires construits en pavés d'argile cimentés.

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   "Cantines" (Clichés : Th. Szubert)


Dans certains tunnels d'extraction, les carriers creusaient des renfoncements près d'une sortie, et, à l'instar de celui situé près du Mont Aigu, les équipaient de cheminées et de niches de rangement.   

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  1: Tunnel avec grande cheminée à droite  2 : Abri avec deux pièces séparées


L'on peut distinguer des abris qui avaient leurs entrées précédées d'étroits couloirs (sas) d'accès latéraux extérieurs, constitués de murets de pavés. Leur fonction était d'empêcher les gros animaux, comme les sangliers (voire des loups ?) de pénétrer à l'intérieur des chambres, ainsi que de protéger l'huis des bourrasques de vent. La plupart du temps, l'espace de vie dans ces habitations était assez petit et bas, souvent, afin de permettre de réduire l'espace à chauffer. Dans de nombreux abris, l'on peut voir des gravures, des dessins et des peintures sur leurs parois. Il s'agit de représentations plus ou moins allégoriques : humaines, animales et autres, ainsi que des signatures, dates, petits écrits, moult figures et signes énigmatiques. Si certaines de ces représentations ont été réalisées par des carriers, la majeure partie d'entre elles ont été faites par des professionnels de la forêt et des "touristes" ; dont bon nombre postérieurement à l'époque d'exploitation des carrières.

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1 et 2 : Entrées avec sas étroits  3 : Couloir d'entrée avec marches en dos d'âne

 


Dans les anciens chantiers, au détour d'un rocher, on peut rencontrer des sortes de marmites creusées dans la roche. L'eau étant assez rare dans les massifs de Fontainebleau, les ouvriers creusaient des vasques destinées à recevoir l'eau pluviale, qui leur servait ainsi de réserve. On peut en trouver d'assez profondes.

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1 et 2 : Vasques creusées dans la roche   3 : Vasque avec bouchon d'évacuation 

4 : détail du bouchon  5 : Réservoir d'eau taillé dans un bloc de grès ; peut-êtreutilisé

par le forgeron du chantier pour refroidir les outils travaillés à la forge

 

 


 

La plupart des abris de carriers encore visibles, seraient postérieurs à 1830. Mais cependant, il faut savoir que ces habitations, à l’instar -par exemple- des "bories" du Sud-Est de la France, des "murgers" de Bourgogne, ou des "borniattes" du Morvan, construites de pierres empilées les unes sur les autres, et -le plus souvent- sans aucun liant de maçonnage ; étaient très fragilisées.

 

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1 : Borie (Vaucluse)   2 : Murger (ou borniatte) de Bourgogne   3 : Et sa toiture faite en lauze (ou lave)

 

Il est évident, que s’effondrant facilement, il devait être nécessaire de reconstruire régulièrement, tout ou partie de ces édifices sur un même emplacement depuis des lustres. Il est donc fort probable, que certains de ces refuges sont -du moins partiellement- bien plus anciens que l’on pourrait le supposer ; et en particulier, dans les zones exploitées depuis plusieurs siècles.

 

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  1 : Abri maçonné sous roche construit par des grimpeurs   2 : Un autre, édifié par un ermite durant l'occupation  3 : Abri maçonné, vestige d'un poste d'observation des Eaux et Forêts   4 : L'observatoire complet au début du XXème siècle 

 

Dans de nombreux abris, l'on peut voir des gravures, des dessins et des peintures sur leurs parois. Il s'agit de représentations plus ou moins allégoriques : humaines, animales et autres, ainsi que des signatures, dates, petits écrits, moult figures et signes énigmatiques. Si certaines de ces représentations ont été réalisées par des carriers, la majeure partie d'entre elles ont été faites par des professionnels de la forêt et des "touristes" ; dont bon nombre postérieurement à l'époque d'exploitation des carrières.

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   Carrière. À gauche, grande cabane construite avec des pavés -d'apparence- cimentés. Peut-être une "cantine"
 

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Atelier de taille. À droite du hangar, une borie édifiée en pierres sèches


Conclusion :

Après la cessation de l’extraction du grès, les abris, abandonnés par leurs anciens occupants, tombèrent rapidement en ruines, faute d’entretien et à cause du vandalisme. À partir du début des années 1960, les gardes de l'Administration des Eaux et Forêts, devenue l’ONF (Office National des Forêts) en 1966, en détruisirent une partie -notamment aux Trois Pignons- (7), et en murèrent d’autres, comme à l’Ouest de Bourron-Marlotte, pour selon eux "éviter les accidents et les incendies éventuels" que pourraient provoquer une occupation par des "campeurs". Heureusement, quelques grimpeurs, randonneurs, et autres passionnés, essaient de remonter, de restaurer et d’entretenir certains de ces abris, témoins d’un passé au fond pas si lointain. Selon les sources, resterait entre 140 et 200 de ces refuges encore en bon état aujourd’hui dans tout le massif forestier…

 

Aujourd'hui, une certaine nostalgie nous envahit quand nous quittons les chemins forestiers pour aller nous enfoncer dans les rochers, et, sous une belle et odorante couverture végétale, découvrir les nombreux vestiges de ce passé industriel qu'était la taille de la pierre de grès. Sous leur épaisse couche d'humus et de mousse, on les devine bien encore, ces murs, ravelins ou chaises (8) d'écales, ces gros blocs de rochers débités en boites à coins et encore debout, ces vieux chemins d'accès en pentes avec leurs remblais, et ces refuges de pierres. Ils nous semblent toujours attendre le retour improbable des ouvriers qui les ont abandonnés un jour de 1907 ou de 1983...

 

Il nous faut beaucoup d'imagination pour deviner qu'en ces lieux d'aspect si paisible, il n'y a pas si longtemps encore, tout n'était que chaos indescriptible. Le paysage y ressemblait à un champ de bataille de la première guerre mondiale, lardé de tranchées et labouré de trous d'obus. La végétation y avait disparu, les roches étaient à nu, défigurées, bouleversées méthodiquement, sous les coups précis et assourdissants des grosses masses des carriers frappant les coins de fer dans les blocs ou par les terribles détonations des mines explosant les roches. Et l'on se prend à croire que si tout cela avait pu perdurer impunément, la forêt de Fontainebleau ne serait peut-être finalement plus de nos jours, qu'une platitude forestière, jonchée d'amoncellements de cailloux et parsemée de crevasses...

 

Pour toutes vos informations complémentaires ou critiques éventuelles concernant ce petit précis, n'hésitez pas à me contacter sur ma boite courriel personnelle : didierroger2000ATyahoo.fr.


Grands mercis à Thierry Szubert pour sa précieuse aide ; ainsi qu'à Ghyslaine, Jean-Pierre, Emmanuel et Christine, sans qui aucune mise en page n'aurait pu être réalisée.

 

Didier ROGER.



Dernière mise à jour : 08 mars 2012

 

 

Lien en format PDF de l'article : http://www.fichier-pdf.fr/2012/07/15/le-gres-en-foret-de-fontainebleau-expressions-et-exploitation-pd/le-gres-en-foret-de-fontainebleau-expressions-et-exploitation-pd.pdf

 

 

Avertissement :

Si vous avez l'intention un jour de passer la soirée et la nuit dans un abri sous roche, assurez-vous bien au préalable du bon état des parois, et surtout, de la bonne tenue de la partie qui recouvre la chambre. En effet, un léger changement de température dû à l'humidité provoquée par un feu de cheminée, ou simplement une présence humaine prolongée, peut risquer de la déstabiliser ; et en particulier si celle-ci est fendue. Plusieurs accidents mortels se sont produits ces dernières décennies, causés par l'effondrement d'une roche de recouvrement d'un abri sur ses occupants...


Sans titre-6

 

Retour à la 1ère partie

Avant Propos et Préhistoire

Les carrières de grès de Fontainebleau

 

 


    

 

 


 

 

 


 


 

 

 

   


 

Par Didier
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